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Jef Gianadda : une esquisse de destin

Son parcours aux aspects multiples affectionne les chemins de traverse, les retours sur soi, les pauses, les renaissances. Il va où on ne l’attend pas. Comédien pour être acteur de sa vie à travers les rôles qu’il incarne, Jef Gianadda devient auteur dans son atelier de peintre. Dans cette stupéfiante forge de l’être, le flamboiement des matières et des couleurs l’entraîne hors de lui-même, le confrontant aux spasmes du monde pour mieux toucher sur la toile le centre précieux de l’homme et le point d’équilibre souhaité pour sa propre personne.

Autour de lui, de multiples objets attendent, inertes et prometteurs, que la main du sculpteur-assembleur qu’il est également leur offre une nouvelle vie aux couleurs de la sienne. Son âme, étonnée d’évoluer dans un univers si saturé d’objets vides, obscènes, « mort-nés de notre société », n’a pu se passer de les recueillir. Dans cet atelier, ils vivent un secret espoir : être ou renaître, eux qui ont surgi sans un germe de vie.
Jef Gianadda, après le gîte offert dans son antre magique, va leur proposer une vibration « artistique », à eux qui ignorent tout de ce mot. Il se saisit de trois morceaux de tôle, probables avatars d’une voiture aujourd’hui anéantie, et s’ingénie à leur inventer une dignité. Il les assemble. Leur usure, leurs courbes s’animent, et surgit soudain la beauté d’un objet digne d’être regardé pour lui-même, libéré de l’existence vile et servile qui fut la sienne par la volonté toute-puissante d’une pensée utilitaire.

Jef Gianadda est trop blessé par ce monde pour ne pas oser une confrontation, un doute et finalement une métamorphose. Comme tout vrai artiste, il ne choisit pas, il avance. Au gré des étapes qu’il a franchies, cet être noble, haut en couleurs étonnantes, mais préférant l’humilité d’une sobre présence, n’a pas choisi son siècle.
Il aurait pu naître sur un haut plateau tibétain, il y a mille ans. Il aurait pu voir le jour dans la Grèce Antique. Il aurait pu vivre en une époque de légende respectueuse du silence et des âmes pures. Non. Il est né au XXe siècle. Alors il a fallu faire face, subir ce déferlement de fer, de laideur et de tristesse mécanique. Allait-il devenir musicien pour caresser la beauté ? Ou aquarelliste pour contempler la lumière ? Non. Sa nature à la fois sautillante et grave lui a donné le courage – et le besoin – de plonger ses mains et son atelier au cœur d’un monde éructant à l’infini ses objets de pacotille, ses visages souillés, ses épaves et son cimetière d’images pour les besoins de sa tragi-comédie.
Les objets-assemblages nés de ce face à face ne sauraient fonctionner sans la note d’humour qui affirme la nature décalée de ce travail. Le grotesque nous tend les bras, le sourire nous désarme. Et voilà que nous glissons vers le dérisoire et bientôt vers l’absurde. On pense alors à son ami Jean Tinguely qui, en faisant grincer le métal, a su être ludique et effrayant, fantaisiste et caustique.

Lorsque Jef Gianadda créa l’installation qui réunissait vingt-quatre squelettes affublés de quelques éléments-signes de notre société du bonheur injectable par pilules-médicaments, les mêmes ingrédients étaient mobilisés. Un Tinguely, un Ionesco s’y seraient trouvés en bonne compagnie.

Quand Gianadda le peintre aborde une toile, le spectre des émotions et des intentions est plus large. Est-ce l’art pictural et sa grande tradition qui influent? On peut le penser en contemplant ses œuvres datant de 2000-2006: les matières sont au centre de ses préoccupations. Un travail inlassable permet – de repentirs en interventions – d’atteindre une vibration qui est à la fois relief et lumière, structure et couleur. L’artiste confie qu’il travaille à partir de «traces». Il interroge les marques imprimées par le temps, il recherche les blessures subies par toute matière. Toutefois, cet itinéraire pictural a d’autres ambitions – presque esthétiques – puisque Jef Gianadda, pourtant aux prises avec ces traces malmenées, fragmentaires, douloureuses, aspire à une harmonie. Comme si le sage tibétain qu’il aurait été en d’autres temps parlait en son âme et lui intimait d’atteindre un équilibre, une vibration spirituelle et peut-être un semblant de rédemption dans ce monde en tumulte.

Alors le geste du peintre s’intériorise. Son pinceau virevolte comme un danseur soufi. Le sublime apparaît une fraction de seconde puis s’échappe au gré du travail pictural exigeant – et presque épuisant – que le peintre tente. De haute lutte. Au prix de mille expérimentations. Au risque de mille déceptions.
Cette exigence intérieure, cette honnêteté fondamentale qui interdit de galvauder le talent sont les qualités d’un vrai peintre.

On ne s’étonne pas qu’il rencontre sur son chemin de nouvelles formes. Ainsi le cercle apparaît-t-il dans son œuvre. Rien à voir avec les cercles fermés – et figés – de l’illustre Jasper Johns. Chez Jef Gianadda, le cercle surgit telle une trace, une figure parfaite rescapée des griffes du temps. Un double mouvement l’anime: circulaire et concentrique. Si bien qu’une puissante force nous aspire dans les profondeurs de son centre.
Ce tourbillon, tel un cyclone, dévore la rumeur du monde. L’artiste y jette des images médiatisées ou des documents imprimés qui convoquent l’éphémère. Le hasard du mouvement semble dominer. Il n’en est rien. Jef Gianadda ordonne, trace, peint, détruit, reprend tout matériau. Ces cercles, dans leur rotation effrénée, osent un effort de remémoration et de compulsion des traces d’une époque à la chronologie explosée. L’âme du monde – pour une esquisse de destin? – est interrogée, retravaillée, métamorphosée à travers la dynamique du cercle qui mène tantôt à l’éparpillement des énergies, tantôt au recentrage vers le cœur de l’être.
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Art O'Baz du 3 avril 2014 / sur Jef Gianadda
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À propos de mon travail…

Évoquer l’invisible, le subtil plutôt que donner – pour ne pas dire imposer – une image toute faite, prête à être « consommée ».
Je préfère suggérer… un univers, une atmosphère, une vibration, voire une énergie.
En ce sens, je privilégie le prêt-à-rêver au prêt-à-comprendre.
Court-circuiter le mental, le rationnel, le cognitif; chez moi comme chez le spectateur, le « visiteur » (j’aime bien cette idée que l’autre « visite » une peinture ou une sculpture, la découvre, comme le ferait un voyageur d’une contrée inconnue).
Parasiter l’analyse au profit de l’émotion, de la sensation. Faire appel, sans détours, à l’intelligence… du cœur.
Toucher l’âme plutôt que le cerveau.
Cela permet ainsi au « visiteur », au lieu d’être passif, flatté par ce qui lui est familier et le rassure, de convoquer son imaginaire et plonger dans son propre monde intérieur, de l’explorer – en fonction de son histoire personnelle, de ses expériences, croyances et, surtout, de son ouverture au mystère, car je suis persuadé qu’il faut être prêt à se laisser surprendre pour vivre un saisissement esthétique, pour accueillir la beauté, étant entendu que le beau n’est pas forcément toujours l’agréable.
Dès lors, si ce que ce spectateur-visiteur-aventurier ressent crée un émoi en lui, le trouble d’une manière ou d’une autre, c’est que la magie opère, que la rencontre – pour ne pas dire le miracle – a lieu.
Le temps s’arrête. Le silence prend place. On est appelé au-delà de la forme, de l’apparence, touchant au ciel, à l’essentiel.
Plus loin que le simple regard, on voit, on perçoit, je crois.
Mes peintures comme mes sculptures sont autant d'invitations à dépasser nos limitations pour mieux accueillir l'inconnu, l’occulte et l’inattendu escortés de leur cortège d’émerveillements.
Je travaille ainsi, sans aucune perspective ni autre intention de séduction. Quand ce que je propose trouve un écho chez l’autre, eh bien! c’est alors que tout commence.

Jef Gianadda
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Jef Gianadda
peinture, sculpture



« À propos de mon travail…
Évoquer l’invisible, le subtil plutôt que donner – pour ne pas dire imposer – une image toute faite, prête à être « consommée ».
Je préfère suggérer… un univers, une atmosphère, une vibration, voire une énergie.
En ce sens, je privilégie le prêt-à-rêver au prêt-à-comprendre.
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